Entretien
Publié le 27/02/2026
Le Petit Prince vu par… Thomas Rivière
Le Petit Prince est un monument encore 80 ans après.
Dans cet entretien, on revient sur comment il est vu par Thomas Rivière, Ayant droit de la Succession Saint Exupéry-d’Agay et arrière-petit-neveu de l’auteur.
Comment expliquez-vous le succès du Petit Prince, plus de 80 ans après la parution du livre ?
D’abord, je dois dire qu’on ne s’habitue jamais à un tel succès. Le livre est désormais dans le domaine public dans de nombreux pays, il est donc plus difficile de faire les comptes, mais on estime à environ cinq millions le nombre d’exemplaires vendus chaque année dans le monde. Rien qu’en France, Gallimard recense près de 18 millions d’exemplaires vendus depuis 1946, un record pour la maison !
Mais Le Petit Prince, ce ne sont pas que des chiffres. Ce qui m’impressionne toujours, c’est l’émotion que le livre continue à susciter. Quand les gens, quels qu’ils soient, parlent du Petit Prince, leur voix change. Car il y dans ce livre l’odeur de l’enfance, le souvenir de la personne qui leur a lu le livre. Parce que Le Petit Prince, on ne le lit pas à 7 ans, on se le fait lire par quelqu’un de proche, un parent, un grand-parent. C’est presque toujours associé à un souvenir chaleureux. On ne se rend pas compte combien ce livre fait du bien à ceux qui le lisent – à tel point que, quand on a fini de le lire, on peut ressentir une forme de vide, un certain vertige, et donc l’envie de prolonger sa fréquentation de l’univers du Petit Prince.
« CE QUI ME FRAPPE TOUJOURS, C'EST L'ÉMOTION QUE LE LIVRE CONTINUE À SUSCITER »
D’où l’engouement autour des projets dérivés ?
Oui, et c’est très frappant. En 2025, à l’Atelier des Lumières, l’exposition immersive a attiré plus de 325 000 visiteurs en cinq mois. Il fallait réserver ses billets, les gens faisaient la queue pour entrer, et elle continue à circuler.
À Paris, la boutique du Petit Prince, ouverte il y a bientôt dix ans, est devenue une sorte de sanctuaire : les visiteurs restent, discutent, prennent des photos. Beaucoup d’adultes repartent avec une peluche, pour eux-mêmes !
Le Petit Prince a 80 ans. Est-il désormais un vieillard ?
Non, je crois au contraire que Le Petit Prince n’a jamais été aussi moderne !
Son succès lui-même n’a pas toujours été aussi fort. Mais depuis les années 1990, il est en progression constante, en partie parce qu’il apporte une réponse à l’époque. Aujourd’hui, on vit dans un monde anxiogène, saturé d’informations négatives. Les gens cherchent des repères, des valeurs, quelque chose qui apaise. Le Petit Prince offre pour cela un regard d’enfant sur ce monde d’adultes qu’il ne comprend pas, en questionne la folie.
Dans un monde polarisé, c’est un ouvrage rare qui fait consensus, et qu’on va citer aussi bien lors de cérémonies heureuses qu’à l’occasion d’enterrements. C’est un livre qui fédère et qui rassemble.
« AVEC CE LIVRE, MINALIMA A SU TOUCHER AU CŒUR, GRÂCE À UN TRAVAIL D'UNE INVENTIVITÉ INCROYABLE »
Quels seront les temps forts de ce 80e anniversaire ?
Je pense à deux projets très symboliques pour nous. D’abord, une collection de pièces et de médailles
avec la Monnaie de Paris, dont une pièce de deux euros, emblématique de l’artisanat français ; et un carnet de timbres commémoratif avec La Poste, qui vient rappeler le lien très fort qui unissait Saint-Exupéry, pionnier de l’Aéropostale, à la distribution du courrier. Et surtout, il y aura cette édition illustrée exceptionnelle avec MinaLima.
Pourquoi avoir accepté cette nouvelle édition illustrée ?
Nous avons toujours été ouverts aux adaptations : cinéma, opéras, comédies musicales, bandes dessinées… Changer de médium, c’est toucher d’autres publics, et faire connaître Le Petit Prince à une audience plus large. On connaissait le travail formidable de MinaLima sur Harry Potter ou les classiques de la littérature jeunesse. Eux rêvaient d’adapter Le Petit Prince sans oser nous le proposer. Quand on s’est rencontrés, il s’est passé quelque chose de très fort.
Avez-vous posé des limites artistiques ?
Le texte reste le texte. Ensuite, il faut laisser les artistes s’exprimer. Si on les bride, ça ne fonctionne pas. C’est vrai pour MinaLima comme pour Joann Sfar, Riad Sattouf ou Mark Osborne pour l’adaptation en film. Chacun trouve sa clé avec ses outils. Avec ce livre, MinaLima a su toucher au cœur, grâce à un travail d’une inventivité incroyable : chaque page est pensée, animée, travaillée dans le moindre détail. Ce ne sont pas de simples illustrations, ce sont des livres vivants.
« LE PETIT PRINCE N'A JAMAIS ÉTÉ AUSSI MODERNE ! »
Comment définissez-vous votre rôle d’ayant droit ?
Notre mission, c’est de continuer à faire connaître Le Petit Prince, et porter toujours plus loin le message de l’œuvre. Pour cela, on encourage les artistes du monde entier à s’en emparer. Simplement, nous sommes très vigilants sur les valeurs.
On refuse toute exploitation cynique ou contraire à son esprit. Pas de fast-food, pas de compagnie
pétrolière, pas de souffrance animale, pas de projets incompatibles avec l’esprit du texte. La marque est protégée pour éviter les dérives. Il ne s’agit pas de contrôler pour contrôler, mais de protéger ce qui touche autant de gens.
Le passage de l’oeuvre dans le domaine public en France en 2032 vous inquiète-t-il ?
Non. On a déjà connu cette expérience ailleurs, ces dernières années, et, partout, le résultat a été le
même : Le Petit Prince a été encore davantage lu. Il continuera donc de vivre, d’inspirer, de se transformer. Et nous, nous continuerons à accompagner les projets d’adaptation, à réunir des artistes autour de ce morceau d’histoire.

