Entretien

Publié le 26/02/2026

Le Petit Prince vu par… MinaLima

Comment illustrer Le Petit Prince quand ses dessins originaux appartiennent déjà à la mémoire collective ?
Créateurs du studio MinaLima, reconnus pour leur travail sur l’univers graphique des films Harry Potter ou l’illustration de grands classiques de la littérature jeunesse, Eduardo Lima et Miraphora Mina reviennent avec Mauricio Carneiro, directeur artistique du studio, sur l’origine de cette édition anniversaire et les ressorts de leurs choix créatifs.

Quelle connaissance aviez-vous du Petit Prince avant de vous lancer dans son adaptation ?

Eduardo Lima : Je viens du Brésil, où Le Petit Prince est un monument. Je me souviens très bien l’avoir lu enfant et d’en avoir été profondément marqué.
Encore aujourd’hui, en travaillant sur certaines pages, j’ai eu les larmes aux yeux. Mais jamais je n’aurais pu imaginer, un jour, poser les mains sur ce texte-là. Être invité par Gallimard et par la famille de Saint-Exupéry à le faire a été quelque chose de très fort.

Miraphora Mina : Pour moi, c’est un peu différent. En Angleterre, Le Petit Prince n’est pas un livre que l’on lisait naturellement à l’école. Mais j’ai eu la chance, très jeune, de me lier d’amitié
avec une famille française, et ma mère avait chez nous une édition française du début des années 1970, que nous avons toujours. Il a donc fait partie de mon histoire personnelle très jeune.

 

Le Petit prince - MinaLima
©MinaLima

Avez-vous hésité lorsque Gallimard vous a contactés pour illustrer Le Petit Prince ?

Miraphora Mina : Oui, évidemment. On s’est d’abord dit : « Vous êtes sûrs ? »
C’est un texte si iconique qu’on se demande s’il est bien raisonnable de vouloir y toucher. Mais le fait que la proposition vienne de Gallimard et de la famille de Saint-Exupéry nous a beaucoup
rassurés. Ils sont des gardiens très attentifs de l’oeuvre, et s’ils nous faisaient confiance, c’est qu’ils savaient où ils allaient.
Ils nous ont surtout dit quelque chose de très important : le but avec cette adaptation n’était pas de répéter ce qui avait déjà été fait, mais de réimaginer l’oeuvre. Tout le livre parle du pouvoir de l’imagination, leur proposition était donc une véritable invitation à la créativité : « Montrez-nous ce que vous voyez. »

Mauricio Carneiro : Il y avait une forme de sérendipité dans ce projet : cette année marque aussi les 25 ans du studio MinaLima. Et toute notre équipe s’est sentie concernée. Nous sommes un studio très international — Français, Brésiliens, Américains, Espagnols, Taïwanais, Libanais… Pour chacun, Le Petit Prince avait une résonance personnelle. Il y avait encore plus de soin, d’amour, que d’habitude.

 

« NOUS VOULIONS IMAGINER CE QUE LE PETIT PRINCE AURAIT PU VOIR AVEC SES PROPRES YEUX, AVEC UNE APPROCHE VOLONTAIREMENT LUDIQUE »

Minaphora Mina

 

C’est la première fois que Le Petit Prince est publié en France avec de nouvelles illustrations. C’était un défi supplémentaire de penser ce livre sans les dessins iconiques de Saint-Exupéry ?

Miraphora Mina : Se rapprocher trop près du dessin original aurait pu paraître irrespectueux. Alors, notre instinct a été de prendre le contrepied de l’oeuvre originelle. Le monde du Petit Prince est souvent perçu comme très épuré, très blanc, presque minimaliste. Nous avons choisi d’aller vers l’espace, la couleur et des décors exubérants, en donnant une personnalité propre à chaque planète, comme si chacune était un personnage à part entière.
Nous voulions imaginer ce que le Petit Prince aurait pu voir avec ses propres yeux, avec une approche volontairement ludique. Et pour cela, nous avons interrogé notre enfant intérieur, pour savoir ce qu’il aurait aimé voir !

 

En quoi ce projet diffère-t-il des autres classiques que vous avez illustrés, comme Peter Pan ou Harry Potter ?

Miraphora Mina : Au fond, la démarche est toujours la même, nous nous demandons : « À quoi ressemblerait un livre qui viendrait de l’intérieur même de cet univers ? » Il y a dix ans, déjà, pour Peter Pan, nous nous demandions quel genre de livres on aurait pu trouver dans la chambre de Wendy. Et tout, ensuite, découlait de cette intention première, de l’aspect des pages au moindre détail graphique, c’est l’ADN de tous nos livres. Et nous n’avons pas procédé différemment pour Le Petit Prince. Nous voulions proposer un livre qu’il aurait pu rencontrer lui-même en chemin, un livre issu de son univers plutôt qu’à son propos.

 

Le Petit Prince est un texte très poétique, où le non-dit est presque aussi important que ce qui est écrit. Comment traduit-on cela visuellement ?

Le Petit prince - MinaLima
© MinaLima et Gallimard Jeunesse

Miraphora Mina : Nous cherchons un vocabulaire visuel propre à l’univers du livre. Pour Le Petit Prince, il s’agissait notamment d’en traduire la fantaisie en représentant l’infinie variété des planètes qu’il va visiter, et l’amusement que chacun de ces astres peut ressentir devant lui. Mais il s’agit aussi d’imaginer des dessins qui donneraient l’illusion de l’animation : si on a l’impression, en ouvrant nos pages, d’entendre un bruit, de sentir une odeur, de ressentir le froid ou la chaleur, alors on a atteint quelque chose de juste. Mobiliser tous les sens du lecteur, c’est notre forme de poésie.

Eduardo Lima : Nous avons proposé dans cette version beaucoup plus d’illustrations que dans l’édition originale. C’est toujours une tentation pour nous, surtout pour un livre comme Le Petit Prince, où chaque passage donne envie d’être illustré. Mais il reste des espaces, entre les pages, où l’imaginaire du lecteur peut respirer. Entre deux images, il y a ce que l’enfant invente dans sa tête. À l’inverse, il y a aussi des illustrations interactives, qui demandent une interaction avec le livre, ou entre le parent et l’enfant, et qui apportent aussi une expérience nouvelle. C’était important pour nous, au moment où la lecture traverse une véritable crise chez les plus jeunes, de proposer un livre qui donne envie de se plonger dedans.

 

Votre version apparaît moins mélancolique que le souvenir que beaucoup ont du livre. Était-ce intentionnel ?

Eduardo Lima : C’est possible, mais je ne crois pas que c’était délibéré de notre part. La tristesse du Petit Prince est profondément ancrée en moi, et je suis ému dès que je songe à la scène de la séparation avec la rose. Mais en imaginant ce monde, une autre atmosphère s’est naturellement imposée, plus colorée, et donc sans doute plus joyeuse. Le Petit Prince est un enfant capable de voler et d’explorer d’autres mondes. Quel enfant ne rêverait pas de cela ? Alors il peut être effrayé, bien sûr, à l’idée de quitter sa planète, mais je l’imagine aussi heureux d’aller vers l’inconnu.

 

L’allure graphique du Petit Prince lui-même s’est-elle imposée rapidement ?

Miraphora Mina : Étrangement, oui. Le visage a demandé plus de temps, parce qu’il fallait rester très simple dans l’expression. Mais l’idée du costume est venue assez vite, avec cette longue écharpe surtout, qui semble avoir sa propre vie. Elle relie les pages entre elles, elle disparaît et réapparaît, elle symbolise le mouvement et la vie elle-même.

 

« CETTE VERSION (...) EST UN HOMMAGE, UNE CÉLÉBRATION... »

Eduardo Lima

 

Chaque planète possède une identité très forte. Avez-vous eu des préférences ?

Mauricio Carneiro : Les planètes incarnent toutes l’exagération d’un trait humain : la vanité, le pouvoir, l’obsession des chiffres… C’est très stimulant pour un illustrateur. Certaines sont volontairement saturées, presque étouffantes. D’autres, comme celle de l’allumeur de réverbères, sont plus solitaires. Il y a toujours une contradiction, une ironie douce-amère dans ces mondes.

 

Y a-t-il eu des passages plus difficiles à illustrer ?

Miraphora Mina : Parce qu’il y a tant de magie dans le livre, ce sont les scènes ancrées dans le réel, comme le crash de l’avion, ou la fin sur Terre qui se sont révélées les plus délicates.

Eduardo Lima : D’autant que nous avions tendance à repousser le moment d’illustrer la scène avec le
serpent ! Elle est tellement triste…

Miraphora Mina : Et bien sûr, la couverture. C’est toujours la première rencontre avec le lecteur. Allions-nous reprendre le format habituel de nos autres classiques ? Au final, il nous est apparu que ce livre devait avoir sa propre identité.

 

Que souhaitez-vous que ressente un lecteur – notamment français – en découvrant votre version du Petit Prince ?

Miraphora Mina : Nous espérons simplement provoquer quelque chose de nouveau, une expérience de lecture différente, même chez un seul lecteur sur cent. Qu’il puisse découvrir un texte qu’il croyait connaître, ou qu’il découvre, avec un regard neuf.

Eduardo Lima : Cette version n’est évidemment pas en compétition avec l’original. C’est un hommage, une célébration de ces 80 années passées à enchanter les lecteurs. Et peut-être, pour certains, une porte d’entrée vers ce monde merveilleux.