Entretien

Publié le 27/02/2026

Le Petit Prince vu par… Antoine Gallimard

Antoine Gallimard, Président-directeur général des Éditions Gallimard, partage ses souvenirs et ses émotions autour du Petit Prince.

Quelle place tient Le Petit Prince dans l’histoire de Gallimard ?

Une place centrale, bien sûr, immédiatement perçue comme telle par Gaston Gallimard. Car Le Petit Prince, par son texte comme par ses aquarelles, est un livre chargé d’une rare densité émotionnelle et dont le rayonnement et la diffusion sont sans équivalent, dans le monde entier et auprès de tous les publics. À sa parution en France en 1946, il a été reçu par les lecteurs français comme un testament poétique et moral : celui d’un écrivain-pilote exilé puis mort pour la France, ayant voulu laisser à chacun des raisons de ne pas désespérer de l’homme.
La hantise de Saint-Ex était de ne pas être lu ; non par vanité, mais parce qu’il croyait que son livre pourrait consoler les hommes de leur condition et les préserver de leurs démons. Il a été lu
et compris, je crois, au-delà de toutes ses espérances. Il est rare de publier des livres qui prennent une telle place dans l’imaginaire et la compréhension du monde que nous nous formons.
C’est un trésor pour l’éditeur et ses lecteurs ! De la philosophie de contrebande, comme disait Michel Tournier, à propos des classiques de l’enfance.

 

Quand avez-vous vous-même lu le livre pour la première fois ? Et quel souvenir en gardez-vous ?

J’ai lu Le Petit Prince à l’âge de 12 ans et ensuite j’ai entendu Gérard Philipe le réciter, avec sa voix fragile et bouleversante. Même à ce jeune âge, on est frappé par ce mélange entre simplicité et gravité. Cette lecture est restée gravée en moi.

 

« SAINT-EXUPÉRY CROYAIT QUE SON LIVRE POURRAIT CONSOLER LES HOMMES DE LEUR CONDITION ET LES PRÉSERVER DE LEURS DÉMONS »

 

Votre grand-père, Gaston Gallimard, était très proche de Saint-Exupéry. Comment ce lien survit-il aujourd’hui pour vous ?

Oui, il y avait une réelle amitié entre les deux hommes, dont des traces discrètes subsistent : une dédicace, « Saint-Exupéry croyait que son livre pourrait consoler les hommes de leur condition et les préserver de leurs démons. » des dessins partagés, des lettres… J’ai dans mon bureau une belle horloge que Saint-Exupéry lui a offerte.
Pour ma part, je retiens une chose importante : la vérité pour Saint-Exupéry est inséparable de l’expérience. Ces préceptes humanistes, il est allé les chercher au bout du monde, au plus haut du ciel, au centre du désert. Le goût des relations humaines, le paradis de l’enfance aussi, dans l’aventure. Il parle vrai. On le ressent tout de suite, c’est le grand secret de son œuvre, son universalité.

 

Comment ce livre peut-il encore « parler » aux jeunes générations de 2026 ?

Il nous invite à se préparer à vivre dans le monde des adultes en conservant son cœur d’enfant. Pour que Le Petit Prince ne soit plus lu, il faudrait que la complexité des relations humaines soit ignorée, que l’amitié, l’amour, la fraternité ne comptent plus, qu’on ait cessé de souffrir de l’isolement, de craindre la séparation d’avec ceux qu’on aime, bref qu’on ait fait notre deuil de ce qui lie l’âme au corps. Beaucoup mettent en avant aujourd’hui le Petit Prince comme un écologiste avant l’heure.
La sensibilité de Saint-Exupéry à la nature, aux animaux, était bien réelle. Il se faisait du souci pour sa planète, comme son Petit Prince. Mais c’est la place de l’homme qui le préoccupait avant tout, le sens de la vie.

 

Le Petit prince - MinaLima
© MinaLima et Gallimard Jeunesse

Vous avez soutenu des adaptations très différentes du Petit Prince ces dernières années, en bande dessinée, en série d’animation, au cinéma... Quel regard portez-vous sur ces nouvelles interprétations de l’oeuvre ?

Je suis un fervent défenseur de l’originalité des œuvres et du respect qu’on leur doit. Et rien ne m’attriste autant qu’une œuvre littéraire dévoyée, défigurée, instrumentalisée.
Pour autant, j’apprécie le dialogue entre créateurs, artistes et écrivains ; et les œuvres classiques peuvent en être le support. Ces rencontres peuvent apporter un éclat nouveau au texte et en faciliter la transmission d’une génération à l’autre. Il ne faut pas sous-estimer cela. C’est une question d’équilibre et d’inspiration, comme toujours.
De Joann Sfar à MinaLima, d’Hugo Pratt à Hayao Miyazaki ou Riad Sattouf, les artistes célèbrent le génie de Saint-Exupéry en y associant leur talent d’aujourd’hui. C’est une conversation heureuse entre créateurs et c’est pour nous lecteurs des nouvelles approches pour saisir la richesse d’une œuvre jamais marquée par le temps.

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