ENTRETIEN
Publié le 23/04/2025
Trois questions à Timothée de Fombelle
Dans un arbre-monde pour Tobie Lolness, dans les années 1930 avec Vango, dans les monstruosités de la traite négrière transatlantique avec Alma… Depuis près de vingt ans, Timothée de Fombelle nous enchante de romans d’aventures à la fois trépidants et profonds. À chaque fois, l’auteur installe en équilibre instable des personnages en quête de vérité.
Un roman d’aventures, ce sont des personnages, un scénario et un sujet. Comment ces trois composantes se mettent-elles en place ?
Timothée de Fombelle – L’une d’elles prend toujours le dessus et cela change d’un roman à l’autre. Pour Tobie Lolness, c’est l’arbre qui a pris corps en premier. Ensuite, quel que soit le personnage, il allait se passer quelque chose. Pour Vango, c’est ce petit garçon posé sur une plage de Sicile qui s’est imposé. C’est lui qui dirige cette quête des origines. Pour Alma, c’est bien plus évident. Je voulais parler de la traite négrière dont l’histoire me hante depuis mes 13 ans. Ensuite il fallait trouver avec quels personnages, quelle histoire j’allais y arriver.
Comment le jeune lecteur s’invite-t-il dans votre travail de création ?
T. de F. – Si je l’embarque lui, j’embarquerai tous les autres de tous les âges. C’est le lecteur à la fois le plus précieux mais aussi le plus volatile, celui qui m’oblige à me dépasser. Je n’en savais rien quand j’ai débuté mais aujourd’hui, je n’en changerais pour rien au monde. Cela dit, je ne pense pas beaucoup à lui dans la construction mais davantage dans l’écriture elle-même, dans la nécessité de la clarté. S’il y a des passages obscurs, je veux qu’il y ait de la lumière au bout du couloir.
Le roman d’aventures nécessite souvent des formats longs. À quelles conditions est-il possible de demander à un jeune lecteur de 2025 d’accorder cette grande quantité de temps à un roman ?
T. de F. – Le temps, c’est le nerf de la guerre et c’est souvent ce que l’adulte rationne le plus chez ses enfants. On les multi- connecte, on les multi-occupe. Or, le temps est absolument incompressible quand il s’agit de la lecture, c’est d’ailleurs ce qui en fait un trésor. Pour nous, auteurs jeunesse, cela nous oblige à être plus forts que le monde qui nous entoure et nous empêche de lire. Nous devons saisir l’attention, ne jamais considérer le lecteur comme acquis. Il ne nous donne pas même le crédit d’une page d’ennui, sauf si nous lui avons promis beaucoup et que nous avons commencé à tenir nos promesses. Dans Alma par exemple, si je prends deux pages pour expliquer la traite triangulaire, mes lecteurs ne me lâchent pas parce que je les tiens par les mystères dont ils attendent la résolution que j’amorce déjà. Il faut faire une promesse, la tenir en même temps, ajouter d’autres promesses… c’est une mécanique proche de l’hypnose ! Et c’est possible : les jeunes lisent, même si j’ai bien conscience que le nombre de lecteurs diminue. Mais je suis un combattant, toujours persuadé que la solution se trouve dans notre monde même s’il est imparfait. C’est ici et maintenant que nous devons chercher. Le livre devient un espace de résistance – je le ressens quand je rencontre des clubs de lecture au collège – mais il ne doit pas devenir un privilège. C’est d’ailleurs un de mes projets : un roman qui tendrait un peu plus la main aux non-lecteurs mais qui soit exigeant. Le fait de ne pas être lecteur ne dit rien de la maturité émotionnelle, intellectuelle. C’est notre travail à nous, auteurs jeunesse, d’être des fabricants de lecteurs.
