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Publié le 01/11/2016

ET LA GÉNÉRATION HARRY POTTER FUT…

Depuis 1997, des centaines de millions de lecteurs se sont rués sur des milliers de pages et les sept tomes de la série de J.K. Rowling font partie des livres les plus lus au monde. La parution de cette œuvre fait figure d’évènement littéraire et éditorial. Regards croisés de professionnels aux disciplines diverses sur le phénomène “potterien”.

Comme il est difficile, voire impossible, en 2016, à l’aube de la sortie tant attendue d’une huitième histoire de l’univers Harry Potter, de réaliser que le début de cette saga est presque passé inaperçu les premiers mois de son arrivée en France !
« Et pourtant si !, se souvient Patricia Matsakis, présidente de l’Association des Librairies Spécialisées Jeunesse, le premier tome est d’abord sorti en format poche et en toute discrétion. Mais je me souviens aussi que dès que je l’ai lu, j’ai trouvé ce texte, signé d’une auteure britannique inconnue, audacieux, original et merveilleux ! » ajoute aussitôt la libraire (Le Bateau Livre, à Montauban). Comble du hasard, ces libraires se surnomment le réseau des Sorcières et ces sorcières-là primèrent le livre en 1999. Six tomes plus tard, 28 millions d’exemplaires de la saga ont été vendus en France !

Le phénomène a été immense ! De tome en tome, la pression n’a fait que croître et l’attente d’un nouveau livre s’est faite de plus en plus frénétique. Des lecteurs se sont mis à l’anglais pour ainsi commander la version originale et s’épargner les quelques mois d’attente de la traduction française. « J’ai encore en tête les palettes de livres sous film opaque sur le stand de Gallimard Jeunesse. C’était du jamais vu ! » se souvient Sylvie Vassallo, directrice du SLPJ, l’association qui organise le salon du livre jeunesse de Montreuil (93). D’autres comportements inédits sont observés un peu partout. « J’avais des grands-mères qui venaient me le commander pour le lire et être à la page de ce que vivaient leurs petits-enfants » se remémore Patricia Matsakis, la libraire. « C’est aussi intéressant de remarquer que les enfants se sont retrouvés eux-mêmes prescripteurs de ce livre en le faisant découvrir à leurs copains » note également Sylvie Vassallo. Des fans se sont très vite regroupés en clubs pour parler ensemble de leur passion. Puis, il faut rapidement attendre minuit pour avoir accès aux livres le jour de la sortie et les lancements deviennent de véritables fêtes organisées dans les librairies. Aux États-Unis, des étudiants adaptent même le Quidditch pour y jouer en vrai. Aujourd’hui, des équipes existent partout dans le monde !

 

La folie Harry Potter
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Parmi les fans de la première heure, il y a Antoine Guillemain. « Ce livre a transformé mon adolescence ! ». Ce jeune Rouennais a découvert le premier tome en 2000. Il a alors 13 ans. Du haut de son jeune âge, il crée d’abord un site internet dédié à son héros, puis le collégien se lance dans l’écriture. Il a 15 ans quand son livre Mon pote Harry Potter (éd. de l’Archipel) est publié. « Ma motivation était simple : j’étais dingue de ce texte et je voulais convaincre les adultes que c’était une grande œuvre. » La folie de ces années “potteriennes” lui laisse d’épiques souvenirs. « J’ai notamment été marqué par deux Queue Party vécues pour les sorties des tomes six et sept. Nous sommes même allés à Londres avec 145 autres fans pour le dernier livre. C’était émouvant d’observer les lecteurs : certains étaient déguisés et hystériques mais pas tous, d’autres étaient simplement là à attendre la sortie du livre. L’effervescence était palpable pour tous » se souvient-il. Désormais, Antoine Guillemain vit en Grande-Bretagne. « C’est vrai, ce livre a influencé mon parcours même si je ne me reconnaissais plus vraiment dans la dimension planétaire de son succès. Et je commençais à être un peu énervé quand les journalistes me déguisaient en Harry Potter pour m’interviewer ! Mais tout cela a joué un rôle, par exemple dans mon intérêt pour la traduction : j’ai passé des heures à décortiquer les noms propres et à étudier le travail de Jean-François Ménard, le traducteur en français. Cette aventure m’a fait aimer l’anglais encore davantage », conclut Antoine Guillemain devenu aujourd’hui… traducteur littéraire !

« Avec Harry Potter, une littérature
pour jeunes adultes est née » 

Sylvie Vassallo, directrice du Salon du livre pour la jeunesse de Montreuil.

 

Comme tant d’autres jeunes à peine entrés dans la trentaine, il fait partie de cette génération Harry Potter, cette génération qui a grandi en même temps que le héros et qui a vécu en “live” la sortie de chaque tome jusqu’au dernier. Cette décennie (1997-2007) reste notable dans l’histoire de l’édition. Rien à faire : il y a un avant et un après Harry Potter. « Pour commencer, cela marque la découverte de l’Heroïc Fantasy par le grand public alors que ce genre était davantage réservé aux initiés » rappelle la libraire Patricia Matsakis. Puis, pour un grand nombre d’enfants, ce fut la première lecture d’une histoire en plusieurs tomes. Pour les professionnels, cette épisode éditorial marque un tournant : l’avènement de la littérature pour adolescents. « On découvrait que les enfants étaient capables de lire un grand nombre de pages. Cela a aussi eu pour conséquence de donner une autre place aux adultes prescripteurs. Nous étions capables de dégotter des textes appréciables par les grands et les petits », explique Hélène Leroy, professeur documentaliste dans un collège de Péronne (80). « Avant, si les adolescents lisaient, c’était de la littérature générale. Avec Harry Potter, une littérature pour jeunes adultes est née. Ces textes leur ont offert un miroir de leurs préoccupations, mêlant l’imaginaire au réel. En plus, cette littérature s’est révélée pouvoir être dense et copieuse avec des intrigues et des univers complexes », explique Sylvie Vassallo.

Le succès colossal a bien sûr suscité un grand nombre de livres présentés parfois de façon opportuniste “dans la veine de Harry Potter” ou ayant comme héros “le nouveau Harry Potter” ! Mais surtout, la production éditoriale s’est multipliée et diversifiée. « J’ai senti que les écrivains osaient davantage, ils se lâchaient ! Un vent de fraîcheur a vraiment soufflé. Les auteurs ont compris qu’ils pouvaient aborder des thèmes difficiles dans la Fantasy mais aussi dans le réalisme » témoigne Hélène Leroy. Autre révolution : le nombre de pages a provoqué l’arrivée du grand format dans le rayon de la littérature de jeunesse. Fini l’omniprésence du livre de poche : les jeunes lecteurs ont eu droit à de beaux et gros livres. « Alors oui, c’est parfois plus compliqué à gérer dans le budget du CDI car ces ouvrages sont plus chers mais ce format a aussi une portée symbolique indéniable. Il change la façon d’appréhender le livre. Cela donne une valeur à l’objet et par ricochet cela valorise la lecture. L’enfant ne lit plus un petit “bouquin”. Il a fièrement entre les mains un gros pavé épais ! » détaille la documentaliste. Tout d’un coup, il devenait “cool” de lire ! « Bien sûr, mes bons lecteurs habituels se sont jetés dessus, ce n’était pas très étonnant. Mais comme tout le monde en parlait à l’école, à la télé, dans les journaux, les autres se sont sentis obligés de l’ouvrir et dans le lot, je sais que des gamins ont vraiment fait leur entrée en littérature. Pour eux, ça n’a pas été un épiphénomène : ils sont réellement nombreux à avoir découvert ce plaisir avec Harry Potter et à avoir continué ensuite. » a également observé la documentaliste depuis toutes ces années. « J.K. Rowling a inspiré une génération et cette série fut un véritable moteur. Construire des lecteurs de littérature prend du temps. Il ne suffit pas de les rendre accros à une histoire, il faut les sensibiliser aux mots, aux sons, à l’écriture. Cette romancière a su le faire : elle n’a pas sacrifié la qualité littéraire à l’histoire » ajoute, convaincue, Patricia Matsakis. C’est certainement une des raisons pour lesquelles ce roman n’a pas eu besoin d’attendre pour faire figure de classique de la littérature jeunesse. « Ce ne sont pas seulement les centaines de millions de vente qui l’attestent, explique Viviane Ezratty, qui dirige la Bibliothèque Françoise Sagan à Paris et a été responsable du fonds patrimonial de l’Heure Joyeuse spécialisé en littérature de jeunesse. Ce livre a été traduit en près de 80 langues et cela rend compte de son universalité. Cela fait déjà presque 20 ans, donc son succès est durable. Il passe les modes et la possibilité d’une double lecture, une enfantine et une autre plus complexe, atteste son appartenance à la famille des classiques. » Et c’est ainsi que Stephen King, l’auteur américain de bestsellers, a placé la saga de J.K. Rowling dans la liste des titres ayant « eu un effet » sur lui (dans Écriture, Mémoire d’un métier).

 

Harry Potter et le Prince de Sang Mêlé

Comment comprendre cet engouement, au-delà de la part de mystère intrinsèque à chaque oeuvre littéraire ? Jean-François Ménard, le traducteur de l’œuvre en français, insiste sur le fait que « ce sorcier et tout ce qui l’entoure est semblable à ce que nous sommes. Le monde de cette histoire est parallèle au nôtre. Les personnages traversent les mêmes conflits, les mêmes aspirations que nous. » Parmi toutes les analyses, celle de l’auteur britannique et fan assumé de la saga Philip Pullman (À la Croisée des Mondes) résume parfaitement l’efficacité de l’intrigue : « L’orphelin fait toujours un excellent personnage parce qu’il est libre mais qu’il est aussi perdu. Il est privé de ce qui permet à un enfant de savoir qui il est, d’où il vient et où il va. D’une certaine manière, c’est un être à la dérive poussé par un désir impérieux car nous voulons tous savoir d’où nous venons et où nous allons. » Et dans ce “tous” le romancier britannique inclut les adultes ! « J’ai tout de suite été frappée par la vision que J.K. Rowling avait de l’enfance. Si les adultes ont été conquis c’est justement parce qu’ils peuvent y retrouver leur part d’enfance », avance de son côté Viviane Ezratty. Harry Potter est donc une grande saga de l’enfance et pas un simple conte pour enfants. Bien sûr, cette double lecture apporte aussi un grand nombre d’interprétations et d’analyses, parfois très fouillées. La philosophe Isabelle Smadja avance, quant à elle, une concordance générationnelle. De son point de vue, « J.K. Rowling a su parler à la génération du numérique. La Carte du Maraudeur, la cape d’invisibilité, la téléportation… Tout cela figure dans son livre. Ces objets et ces inventions résonnent avec les avancées technologiques des années 2000. Elle a su mettre du merveilleux dans ce monde du XXIe siècle. » De son côté, la sociologue Séverine Mayol a consacré en 2006 un mémoire de recherche aux adultes qui lisent Harry Potter. « Je voulais comprendre pourquoi ce livre avait déculpabilisé les adultes de lire de la Fantasy en France » explique-t-elle. « J’ai mené une quinzaine d’entretiens et parcouru les forums de discussion sur l’œuvre. Le résultat de cette enquête a montré que souvent, les adultes qui le lisaient étaient en rupture de sens avec la société libérale et capitaliste. Sur mon échantillon, tous ces jeunes adultes rêvaient d’une société moins libérale et moins individualiste. Si la compétition est tout à fait présente dans l’univers de Harry Potter, les valeurs de solidarité le sont tout autant et ce livre participe à une vision réenchantée du monde » explique-t-elle. Il est aussi intéressant « de noter que Harry Potter est rarement le personnage préféré de ces adultes lecteurs qui lui préfèrent les professeurs ou encore Dumbledore ». Leur choix est donc une manière de s’éloigner du côté enfantin de l’œuvre. Historiquement, Harry Potter a réellement cimenté un ensemble d’individus. Tout le monde le connaît et tout le monde, ou presque, sait ce que désigne le mot “moldu” !
« L’univers de J.K. Rowling fait aujourd’hui partie des références communes à toute une génération : ce n’est pas pour rien que des scientifiques ont donné des noms sortis tout droit de cette œuvre à de nouvelles espèces identifiées. On compte aujourd’hui une punaise Sombral, une guêpe Détraqueur, une araignée Aragog, un dinosaure dit “de Poudlard” et un lézard Sectumsempra», rappelle Corentin Faniel, rédacteur en chef de La Gazette du Sorcier.    

Que « Harry Potter ait fait aimer la lecture à des gens qui n'aimaient pas lire est la plus belle chose que l'on puisse me dire.»
J.K. Rowling

En 2016, 19 ans plus tard, le succès demeure. « Il est impensable pour moi de ne pas l’avoir en rayon : je vérifie toujours que j’ai la série complète» atteste Patricia Matsakis. « De mon côté, il est moins emprunté qu’à la grande époque, c’est certain, mais il n’est pas question de ne plus le mettre sur les étagères du CDI » confirme également Hélène Leroy. « J’ai même l’exemple d’un élève de 14 ans qui le relit régulièrement. C’est une nouvelle génération de lecteurs. Lui, par exemple, est arrivé au texte parce qu’il a découvert les films. D’ailleurs, j’ai remarqué que chaque lendemain de diffusion à la télévision, il était fréquent que l’on me demande un tome». Antoine Guillemain explique, quant à lui, s’être un peu éloigné de Harry Potter, question de moment de vie, mais il assure aussi être toujours capable de s’y replonger avec grand plaisir… Mais la conclusion revient à la romancière elle-même qui confiait avec émotion, lors d'un entretien sur la chaîne américaine NBC en 2007 : que « Harry Potter ait fait aimer la lecture à des gens qui n'aimaient pas lire est la plus belle chose que l'on puisse me dire. »